1973. Je suis Ă  Beyrouth pour le magazine de grand reportage de France 3 " Magazine 52 ".

Cela fait presque trois semaines que nous sommes coincés dans un hôtel de Ras El Beida. Interdiction formelle de quitter la chambre. Pour déjeuner dans un restaurant tout proche, nous nous relayons afin qu'il y ait toujours quelqu'un auprès du téléphone.
Finalement, après de très violentes altercations entre les membres de l'équipe dues à l'inactivité, nous sommes convoqués de toute urgence dans un des nombreux bureaux beyrouthins de l'OLP.
Nous attendons encore deux ou trois heures et.... subitement " un " Arafat traverse le couloir dans lequel nous sommes !
Nous sommes tétanisés... personne n'a bougé.... et immédiatement nous pensons tous, au même moment, que c'est justement pour nous tester que ce sosie nous a été présentés ! Pour l'instant, personne de l'équipe ne parle parce que nous sommes surs que les gens qui attendent dans le même couloir sont la pour traduire ce que nous nous disons.

Fin de la rencontre -brève- avec le faux Arafat: nous retournons attendre à l'hôtel.

Curieusement, je ne me rappelle pas le lieu de l'interview qui a tout de même fini par suivre: je ne me rappelle que les ennuis que cette interview m'a occasionnée.
Les services libanais nous coursaient.
J'avais été convoqué au Ministère de la Défense et j'avais promis en crachant par terre que jamais je ne sortirais rien du pays sans que cela passe par la censure !
En fait le film est sorti caché dans des boites de loukoum à l'occasion d'un changement d'équipe organisé pour l'occasion. Aujourd'hui le colonel Wehbe a France Soir à la main et il me montre la colonne annonçant la diffusion de l'interview... Je passe un très très mauvais quart d'heure !

1983. Je suis Ă  Tripoli pour France Inter.
Tous les matins, Jean Paul Kauffmann -mon passager et confrère- nous venons de Beyrouth. Passons la ligne de front avant de nous présenter au QG d'Arafat.
Ce jour la, les syriens bombardent les quartiers nord de la ville. La raffinerie de pétrole continue à brûler en répandant sa fumée noire.
La particularité du jour, c'est la présence au large de vedettes israéliennes. Vers midi, les bombardements se déplacent vers le port sans que l'on sache qui tire: syriens ou israéliens.
Malgré le danger je me rends sur place en voiture.
Nous sommes obligés de nous abriter sous des immeubles pour éviter les obus qui se rapprochent et puis une accalmie me permet de franchir une nouvelle étape en direction du port.
A quelques centaines de mètres les obus encadrent carrément la voiture...
Je suis obligé de stopper avant de me ruer dans une entrée d'immeuble !
Des fedayins font barrage avant de me laisser entrer et je me trouve nez à nez avec Arafat en train de manger du fromage. Il me regarde d'un air distrait mais paraît ne pas avoir l'air rassuré. Je ne pourrai pas l'approcher pour lui poser des questions. Pourtant il m'a reconnu sinon je n'aurais pas pu rentrer dans cette maison.

Quelques jours plus tard, je monte sur le bateau qui va l'emmener en exil.
On ne se dispute pas chez les journalistes pour le suivre parce que la rumeur indique qu'une fois en mer les vedettes israéliennes vont bombarder le ferry grec dans lequel nous avons pris place. Philippe Rochot et son équipe sont à bord mais ils vont descendre au large de Chypre pour envoyer leurs images.
Je reste seul avec un journaliste américain noir qui travaille pour le Washington Post.

Arafat nous invite Ă  diner.

Il est totalement détendu et a perpétuellement le sourire aux lèvres. Je n'en reviens pas. Je ne crois pas une seule seconde toutes les prévisions qu'il fait sur son propre avenir politique et celui des palestiniens.
Totalement démoralisé par ce qui me paraît être une absence totale de réalisme, je décide de quitter le bateau à Alexandrie puisqu'il se précise que le ferry se rend au Yémen.
Au bout du compte tous les prévisions faites par Arafat cette nuit la vont se réaliser.
1989. Je suis au salon d'honneur de l'aéroport d'Orly.
Arafat doit arriver d'une minute à l'autre. Peter Chappel, le cameraman, l'interprète et moi nous avons l'intention de terminer ici le film pour lequel nous tournons avec Abou Ammar depuis près de 10 mois. Il est prévu que nous rejoignons la délégation palestinienne à l'hôtel Crillon.
Un policier des voyages officiels qui vient d'apprendre que je vais bénéficier d'un régime particulier se précipite sur moi: " vous allez vous souvenir de ce séjour " me dit il.
Et ça se concrétise, au restaurant de l'hôtel les serveurs refuseront catégoriquement de me servir du vin arguant des instructions reçues auprès la police...
Bien petits ennuis en vérité mais qui témoignent de la haine que peut susciter Yasser Arafat.
Je me rends compte de cette haine lorsqu'il s'agit de monter le film... un espèce de monteur hystérique -qui n'a participé en rien au périple- choisi par la production entend m'expliquer comment il veut faire du film le portrait d'un terroriste: je le vire manu militari.
Quelques temps plus tard, c'est Jean Bertolino, co producteur pour TF1 qui malgré un chèque de 500.000 francs veut m'obliger à monter le film sur 26 minutes -la version qu'il a auparavant sous les yeux fait comme convenu 52 minutes- pour projeter le nouveau montage en Israël dans une colonie de peuplement en tournant les réactions des colons afin de parvenir aux 52 minutes. Malgré le chèque, TF1 ne projettera aucune image de ce reportage !
A Arte, on veut me faire couper les commentaires d'Arafat sur la Shoah: je m'y oppose puisque le contrat était justement de laisser Abour Ammar raconter avec ses propres mots son histoire et celle de son peuple. Un comité de programme est alors réuni qui approuve la projection du film tel quel: la secrétaire du patron conclut " vous ne remettrez plus jamais les pieds dans cette chaîne "