Ainsi donc, pour la quatrième année consécutive, Marc Tessier et le groupe France Télévisions annonçaient non seulement des "comptes au carré" (l'expression est du Figaro il y a quelques semaines) mais également des profits substantiels.
Tout le monde a été tenté de dire: formidable !
Et c'est d'ailleurs ce qui se passe: en dehors des téléspectateurs et des personnels, des universitaires et des responsables de l'éducation, en dehors du CSA, tout le monde le dit, c'est formidable !

"Ouf" bruissent les arcanes du pouvoir, les producteurs privés de cinéma et de télévision, les publicitaires, les hommes politiques de droite comme de gauche, les industriels du sport, le groupe France Télévisions est donc aujourd'hui un groupe économique comme les autres ! Et personne ne semble plus justement se poser cette question basique: quelle est la finalité de la holding publique?
La "bonne gestion" -comptable- de Marc Tessier a conduit à gommer la question fondamentale -au 20ème siècle- quand la télévision était "de service public" mais que personne ne pose plus au 21 ème: devenue "entreprise d'intérêt général", France Télévisions est-elle de facto une entreprise comme les autres ?

Alors ?

La question s'adresse à tous et notamment aux téléspectateurs qui en sont des curieux "actionnaires" à travers la redevance....

Disons tout de suite, peut être un peu tard, que ce n'est pas la déjà ancienne directive Bolkenstein ou la mise en place d'une éventuelle constitution européenne qui ont organisé le dérapage ..... La vérité, c'est que, depuis des lustres, par glissements successifs, France Télévisions -avec ses chaînes de programmes comme satellites- est devenue un OECENI, un "objet économique culturel et éducatif non identifié".

Économiquement, bien que faisant partie du secteur public, France Télévisions et les 40 sociétés du groupe -plus de 11.000 salariés aujourd'hui en comptant les intermittents et les contrats précaires- sont-elles des sociétés du secteur public comme les autres ?
Non !
Bien que ses personnels soient souvent assimilés -à tort- à la fonction publique, toutes ces sociétés n'ont jamais été des sociétés du secteur public comme les autres! A la différence de la SNCF ou de l'EdF -il y a encore quelques mois- le groupe et ses filiales ne sont pas -et n'ont jamais été- des établissements publics... elles sont, pour la plupart, des "sociétés anonymes" !

Pourtant, même si les sociétés du groupe ont effectivement ce statut du droit commercial, chacun sait que, ces sociétés anonymes la, ne sont pas non plus des sociétés anonymes comme les autres ! Mais il est vrai que le recours au statut juridique de "société anonyme" peut donner l'illusion de l'indépendance et, dans ce monde de menteur et de communication, c'est le maquillage qui l'emporte sur la réalité.

C'est bien le cas pour l'audiovisuel public: il y a maquillage autour du terme juridique !

On avance à réalité masquée, maquillée, puisque ces pseudos sociétés anonymes n'ont qu'un seul actionnaire: l'État (ce qui veut dire pour la droite que c'est le gouvernement UMP et lui seul qui est aux commandes). Pendant ces dernières années, c'est bien l'UMP qui a désigné -directement ou indirectement- Aillagon pour TV5 et Guilbeau pour RFO !
Sans que le Président, ni le Conseil d'administration s'y soient opposés !
Bref, c'est l'État UMP qui nomment les dirigeants qui font la politique audiovisuelle définie dans les cuisines du pouvoir, celles de Matignon, de l'Élysée ou plus simplement du Ministère de la Culture, du Ministère des Finances ou du Ministère de l'Outre-Mer !

Mensonge, maquillage !

Les deux sociétés de programme que sont TV5 et RFO, sont des filiales du groupe France Télévisions, qui -en terme comptable et juridique- est censé les contrôler. Le Conseil d'administration de France Télévisions n'a pourtant aucun pouvoir sur des décisions déjà prises, ailleurs qu'en son sein et qui n'ont que peu de rapports avec les intérêts éditoriaux, économiques ou industriel du groupe !
Il n'y a même jamais eu de discussion sur l'arrivée de Aillagon à la tête de TV5 au sein de la holding à laquelle il est censé -juridiquement- rendre des comptes.
Dans le cas de la nomination des directeurs généraux, le même Conseil d'administration de la holding est souvent enclin à entériner les propositions qui lui sont suggérées par l'extérieur !

Reste, et c'est encore une dérogation par rapport au droit commercial, que le parlement s'est arrogé, en plus de ce qui précède, des droits supplémentaires sur la gestion du groupe: Sénat et Assemblée Nationale votent le budget et les deux assemblées sont donc représentées au Conseil d'administration.

Bref, quelque soit le secteur économique de référence: économie publique ou secteur concurrentiel, les réponses à cette question précise concernant la holding publique sont donc: "non" !
Non, France Télévisions n'est pas une société comme les autres et c'est la raison pour laquelle les "comptes aux carrés" et les "profits substantiels" sont les arbres qui cachent la forêt !
Mais c'est vrai, par ailleurs, qu'il est plus réjouissant d'évoquer une société qui fait des bénéfices qu'une société en faillite ! En vérité, France Télévisions s'est banalisée... et ceci est la conséquence de cela ! Il est clair que le périmètre a changé et que l'image de marque du "service public de la télévision" s'est estompée chez les "consommateurs" -France Télévisions n'a pas le loft mais elle a Steevie- !

Pour devenir une société comme les autres, une société concurrentielle, une société "opéable" peut être, ou même éventuellement privatisable, le groupe des télévisions publiques est devenu une sorte de clone des holding du CAC 40. De ce point de vue, en 5 ans, c'est le remarquable travail d'un énarque, polytechnicien, inspecteur des finances que d'avoir construit ce monstre au budget froid... mais il y a un hic !
Société du secteur public de la télévision, France Télévisions pilote jusqu'à ce jour, des sociétés de télévision de service public. Dès demain, les choses risquent de changer puisque par le canal de ses participations, la holding publique a déjà plusieurs pieds dans le privé. Mais faisons semblant de l'ignorer.

Sur ce point, le "service public" -le service du public-, le contrat est-il rempli ?

Aujourd'hui, on ne peut plus se contenter de la traditionnelle réponse des années 80 : "informer, éduquer, distraire" ! Tout cela figure bien encore dans les cahiers des charges, mais le prisme de la réalité impose d'autres mots au moment où toutes les chaines privées informent et distraient ! Certes, les paroles subsistent dans le refrain mais c'est la musique d'accompagnement qui a changé.
Les programmes que les chaines de télévision publiques livrent aux téléspectateurs sont-ils toujours, majoritairement, des programmes de service public: la réponse est douteuse.
Si le critère de l'analyse devient la hiérarchisation de ces programmes dans les grilles, on se rend vite compte qu'en access-prime time et en prime time -les termes sont jolis, non !-, ça ne le fait pas ! Seuls les possesseurs de magnétoscopes ou d'enregistreurs de DVD peuvent se composer des soirées majoritairement familiales en récupérant sur France 2, France 3, France 4 et France 5, la journée et la nuit, les émissions qu'ils ne trouveront pas aux heures favorites des publicitaires -entre 18 heures 30 et 22 heures 30 pour simplifier- !
Que ceux qui ont des enfants de moins de 15 ans lèvent le doigt: eux qui sont obligés de s'abonner au câble ou au satellite, à l'ADSL pour que leurs bambins aient encore une part de rêves dans leur découverte de la vie ! Il faut quand même rappeler ici les rapports divers qui ont étudiés ces dernières années la relation entre l'enfance et la télévision: on ne peut pas en conclure que la télévision -de service public en particulier- soit porteuse des valeurs éducatives qui figurent dans ses divers cahiers des charges !
Pour en terminer avec ce chapitre, n'oublions pas que pour "donner à voir " de l'éducatif aux bambins, France Télévisions n'a rien trouvé de mieux que de s'allier au groupe Lagardère dont chacun connaît les compétences en matière d'armement et d'aviation: quelle belle spécificité française, non ! Il faut avoir un certain culot intellectuel pour prétendre que le mariage de la carpe et du lapin va donner naissance à la plus formidable chaîne éducative européenne !

Sur incitations extérieures bien sur, Marc Tessier est tout de même le premier président du pôle public de l'audiovisuel à avoir couvert -pour ne pas dire proposé- des dérogations à ces missions de service public: dans le domaine de l'information, l'alliance à l'international avec TF1 est de ce point de vue une grande première !
Mais, le cas de Gulliver -cette fameuse société de télévision pour les jeunes- est, de mon point de vue, encore beaucoup plus grave !
Curieusement, c'est Bruxelles qui nous "apprend " -après des mois d'attente pour la C2I- que la C2I et Gulliver sont bien des "sociétés économiques d'intérêt général "... et que, de par le message qu'elles souhaitent délivrer, elles appartiennent au "service public " ! Ce sera la première fois, en France, que des sociétés financées par des actionnaires privés obtiennent une concession de service public dans le monde de la télévision ! Après tout, pourquoi pas ? puisque ces dérogations existent ailleurs que dans ce secteur: dans l'industrie de l'eau et dans l'environnement inutile de rappeler que ça existe ! Mais, comme dit l'autre, la démocratie exige que ça se discute !

Dans les années 1980, l'essentiel des images données à voir, la quasi totalité des idées que véhiculaient ces images, les décors et les costumes que l'on montraient, les paysages choisis par les réalisateurs provenaient d'ateliers installés au cœur du sérail et qui appartenaient au périmètre du secteur public. Non sans une certaine fierté pour les personnels, tout était alors fabriqué en interne!

C'était l'époque du plein emploi !

Alors que l'on ne parle plus aujourd'hui que de donneurs d'ordre, de délocalisations et de prestataires de service, il faut être doté d'une belle mémoire pour se souvenir de cette époque où on parlait de la SFP et pas de Bolloré ! Dans ce nouveau climat de précarité, quel gouvernement -de droite ou de gauche- proclamera la création d'ateliers nationaux pour donner une perspective professionnelle décente à tous ceux qui sortent chômeurs potentiels de tous les lycées techniques et boites privées qui forment depuis 10 ans aux métiers de l'audiovisuel: pas un !
Il ne faut tout de même pas oublier que c'est un gouvernement socialiste qui a lancé la "délocalisation hexagonale " de la production par le canal des décrets Tasca. La production audiovisuelle a alors été progressivement expédiée au privé. Et au coté des vrais producteurs Les décrets avaient été rendus possible par la naissance de l'intermittence dont le processus a été, lui, initié par Jack Lang !
La conséquence extraordinaire est que le salarié français paye la télévision gratuite deux fois:

  • - la première par le canal de la redevance... qui n'est pas une exclusivité française
  • - la seconde par l'intermédiaire des cotisations sociales qui permettent de financer partiellement une grande majorité de productions privées.

Et même... une troisième fois, s'il est abonné au câble ou au satellite, puisque les fonds de grille des chaînes thématiques s'appuient souvent sur des produits fabriqués à l'époque du monopole ! L'age d'or de cette quasi exclusivité de fabrication en interne est bien sur derrière nous !

Et c'est irréversible !

Dans le domaine de la production, le ratio entre sociétés publiques et sociétés privées dans le paysage audiovisuel hexagonal a été bouleversé. En quelques années. Et la progression de cet indice est virtuellement en train d'exploser: on ne peut plus parler, en Europe et bien sur en France, de "subsidiarité " -sauf à appartenir à la classe politique- au regard de la dictature du marché qui met à égalité -dans le même marché- les séries américaines et les produits européens.
Les multinationales travaillent dans l'universel !
La téléréalité, à cause de sa pauvreté éditoriale est adaptable partout ! Mais les meilleurs documentaires, à cause de leur grande richesse éditoriale, font, à l'inverse, partout, de formidables audiences... quant on ose les programmer à des heures de bonne écoute !

Par ailleurs, à l'heure de la convergence, la multiplicité des vecteurs qui font de la télé locale de Chicago la rivale américaine de CNN sur l'écran de votre ordinateur, bouleverse totalement les données du problème: la télévision n'est plus prisonnière du "meuble " qui l'abritait jusque la !
On la regarde aujourd'hui sur de multiples supports: ordinateurs depuis longtemps, téléphones, PDA, etc... Supports numériques qui restituent des images animées de télévisions mais qui n'obligent pas les nouveaux "téléspectateurs " à payer la même redevance que pour la télévision analogique !
Au bout du compte, dans ce nouveau système qui se développe plus rapidement que les lois qui l'encadrent, ce sont les fabricants de tuyaux qui s'enrichissent plus vite que les éditeurs de contenu... et les auteurs !
Il y a comme un malaise !
Et c'est tout le problème du financement du secteur public de la télévision qui est à repenser ! Qui dit que "gouverner c'est prévoir": le malaise par rapport à "la politique" traverse aussi le périmètre de la télévision !

Bref, nous sommes très loin de la comptabilité analytique !

C'est l'ensemble de l'édifice qui doit être repensé -c'est sur- mais, dans l'intervalle, le "bateau ivre " ne circule pas entre des comptes en banque ! C'est d'un Mac Luhan dont nous avons besoin...
A l'évidence, tout ne se joue pas dans les bâtiments du groupe France Télévisions.
La télévision "Haute Définition ", la télé hifi qui arrive -elle fonctionne aux Etats Unis depuis 2 ans- implique, en complément de l'abandon de la diffusion analogique, le changement de tous les téléviseurs de l'hexagone ! Compte tenu de l'augmentation de la taille potentielle des écrans -et de la qualité des nouvelles images et des nouveaux sons- la nature des programmes en sera elle aussi bouleversée: c'est dire que les programmes "chers " devraient remplacer les émissions de radio filmées que sont les émissions de plateaux !

Ou est l'argent ?

Pour le nouveau Président qui doit être à la fois un visionnaire, un gestionnaire, un industriel, le périmètre à embrasser est vertigineux, est-ce à cause de cela que le monde de la télévision fait peur ? Les enjeux sont plus vastes que ceux de la seule industrie des loisirs...

Ou sont les téléspectateurs dans tout cela ? Comment se fait il par exemple que les groupements de consommateurs ne passent pas autant de temps à disséquer les programmes de la télévision que les factures de fournisseurs d'accès: où sont les téléspectateurs dans les choix qu'il faut faire pour que vive un grand groupe, moderne, responsable, performant, de service public de la télévision ?