Yves Loiseau, est un vieux routier du reportage radio et télévisé. Ce grand reporter de l'audiovisuel est actuellement représentant du personnel au conseil d'administration de "France Télévision". Il assiste donc aux réunions du groupe, entend ses dirigeants et peut s'y exprimer, ce dont il ne se prive pas. Il occupe ainsi une position privilégiée d'observateur. Il nous donne son sentiment sur l'évolution du service public après la décision du chef de l'Etat d'en supprimer la publicité.

Comment avez-vous réagi à l'annonce de Nicolas Sarkozy de retirer la publicité de l'audiovisuel public ?

Très franchement, tout de suite, j'ai dit chiche, banco !
Je siège au Conseil d'administration de France Télévisions depuis presque 8 ans et je n'ai pas vu un seul conseil, pas un seul, commencer par autre chose qu'un exposé sur les audiences de chacune de nos chaînes.
C'est dire le poids de l'audience et donc l'importance de la pub dans les préoccupations éditoriales du groupe....

Était-il bon que pareille décision ait pu se prendre en petit comité ?

Très sincèrement, cela ne me choque pas non plus si le débat qui vient se fait de façon transparente devant l'ensemble de la nation...
Je suis toutefois déçu par le fait que les grandes associations de consommateurs, les associations familiales indiscutables ne soient pas de facto représentées dans la commission Cope.
J'aurais tout de même préféré que ce soit Missika ou Messier qui conseillent le Président et pas Minc où nos rivaux de TF1 en plein dérapage non contrôlé ! 

France Télévision se trouve d'emblée en difficulté financière dès 2008 en raison de la diminution des contrats publicitaires ; est-ce le premier effet pervers de cette décision ?

La question est, elle même, perverse... 
Malgré le talent du patron de France Télévisions Publicité le budget publicitaire du groupe aurait baissé cette année. Cela n'a rien à voir avec la déclaration Sarkozy: la pub de TF1 et celle de M6 sont également en baisse. 
C'est l'ensemble du monde de la publicité qui se recompose. 
Les nouveaux entrants de la TNT et l'internet nous posent les mêmes problèmes que ceux qu'ils ont posé à la presse écrite sous perfusion elle aussi: on doit comprendre qu'il y a une mutation des budgets publicitaires vers les nouveaux médias: c'est irréversible !
Nous sommes dans un nouvel environnement !

Quand le chef de l'État affirme que chaque euro retiré du budget de France Télévision sera remplacé, est ce crédible ?

Ça ne semble même pas pouvoir se discuter: il est le Chef de l'État et cette proposition a été validée par le Premier Ministre et trois ministres... 
Je suis peut être naïf mais je suis démocrate !
Mais c'est vrai aussi que, en matière de télévision, j'ai vu l'État ne pas tenir les engagements de l'État mais c'était à l'époque du remplacement de la gauche par la droite. 
La société économique dans laquelle nous vivons est remplie de promesses non tenues !

Taxer les opérateurs de téléphonie ou les chaînes privées pour financer les pertes du service public peut-il être permettre de compenser la perte de plus d'un milliard d'euros ?

C'est une piste !
Mais pour ce qui me concerne je souhaiterais -d'abord- que tous ceux pour qui la télévision est un produit d'appel achètent le produit qu'ils diffusent.
La situation actuelle est contraire au Code du commerce.
Il y a des milliards d'Euros en jeu... 
Au nom du "must carry" la télévision est obligée de fournir gratuitement les produits qu'elle fabrique aux fournisseurs d'accès internet, aux opérateurs satellites, aux opérateurs télécoms, etc... Certains d'entre eux qui s'engraissent sur notre dos sont devenus des concurrents directs: c'est le cas d'Orange qui jusque la n'était pas un éditeur de télévision. Connaissez vous un seul secteur industriel où les choses se passent de cette façon ?
Par ailleurs nos concurrents directs sont adossés sur des opérateurs télécoms: c'est le cas de TF1, celui de Canal et même de M6.
Selon moi, si cette situation persiste, il y a distorsion de concurrence.
Mais je crois aussi que, compte tenu du multi supports, une augmentation de l'assiette de la redevance doit être envisagée.

Le périmètre de France télévision peut-il être maintenu dans ces conditions ?

Il doit être maintenu tel quel mais en se posant une question: tout ce que fabrique France Télévisions doit il être accessible gratuitement ?
Le passage au numérique c'est aussi la constitution de bouquets de programme. Le plus ancien opérateur numérique français -Canal +- a compris ça tout de suite -dès le siècle dernier- lorsqu'il est monté sur le satellite.
C'est une erreur stratégique grave de la part du groupe TF1 de ne pas avoir fait la même chose lorsque la TNT est arrivée: aujourd'hui ils rament pour se mettre au niveau... On insiste pas assez sur les erreurs du groupe TF1 !
Nous, nous avons encore d 'énormes potentialités de croissance sur l'internet que est sous exploité dans le groupe. Sauf France 5 qui est la seule chaîne a avoir cette culture: il faut aller chercher les téléspectateurs sur tous les supports pour qu'ils restent des "clients" de la "marque"!
Regardez Arte, ils ont une chaîne de radio sur internet: pourquoi pas nous ?
Et puis, nous allons être amenés dans les années qui viennent à fabriquer des produits spécifiques selon les écrans. On ne fabrique pas le même programme pour un écran de 102 cm que pour un écran d'ordinateur ou de téléphone !

La commission Copé qui doit trouver une solution dans les trois mois est-elle représentative de l'audiovisuel français ?

On n'y trouve pas la trace de professionnels du service public de l'audiovisuel.
Le problème auquel on est confronté avec l'arrivée du numérique c'est celui d'un bouleversement de la civilisation de l'information au sens large: avec ce qu'on appelle la convergence numérique, nous sommes à l'époque de la renaissance !
Ce sont des états généraux du type Grenelle qui auraient du être mis en œuvre... parler de la télévision et de ses services associés -comme dit la commission de Bruxelles- c'est parler des complémentarités qui peuvent exister entre la presse écrite et les télécommunications, l'université et l'informatique, l'industrie des logiciels et les droits d'auteur....
Donc, très honnêtement, je ne crois pas du tout à la validité de la Commission Copé.
Ma première réserve concerne le conflit d'intérêt concernant son président. Outre ses fonctions de député et de maire, Monsieur Cope est en effet avocat dans un énorme cabinet qui est un des experts préférés de France Télévisions. Selon moi, ce devrait être rédhibitoire !
Mais au delà, cette commission est composée pour moitié par des parlementaires. A-t-on oublié qu'il y a moins d'un an, l'UMP a fait voter une loi pompeusement appelée "télévision du futur" dans laquelle on avait tout simplement oublié la télévision portable... et tout ce qui fait la télévision numérique oublié par cette loi bâclée. C'est dire la pertinence de faire, de nouveau, appel aux mêmes !
Quant à la deuxième moitié de cette commission elle est composée à plus de 95% par des producteurs privés qui, sous réserve d'appartenir à la noble corporation des créateurs, sont tout de même des entrepreneurs privés. Ils connaissent la dure loi du profit et sont les premiers employeurs des intermittents du spectacle: leur seul objectif est d'augmenter la redevance pour continuer la "télévision de papa". 

Le groupe France télévision sera détenu par un seul actionnaire après le retrait du financement par la pub; n'est ce pas dangereux ?

Mais cela fait des années que l'actionnaire unique fait ce qu'il veut de France Télévisions.
Le problème du groupe, c'est celui de son indépendance... 
Voulez vous que l'on évoque la chaîne d'information retoquée par l'actionnaire pour accoucher de France 24 où on nous a obligé à nous marier avec TF1... 
La pub n'a jamais donné une once d'indépendance ! Mais par contre quelle pression sur les programmes ! 
Cela dit, la Commission Cope doit aborder les problèmes de gouvernance, c'est le moment de faire des propositions. C'est une affaire de mobilisation. 
Le statut des personnels du Monde et du Nouvel Observateur me semble être une bonne base de départ à une négociation.  Mais il faut aussi que les téléspectateurs soient mieux représentés: inspirons nous du Conseil de surveillance de la BBC et de sa charte !

Beaucoup de voix disent que cette réforme cache en fait la privatisation d'une chaîne ; est ce la conséquence inéluctable ?

Je ne suis pas un investisseur capitaliste... mais je ne crois pas à cette hypothèse !
Je crois beaucoup plus à l'émergence de contenus sur l'internet et les mobiles -diffusions sur IP- donc à la multiplication des éditeurs d'images animées qu'à l'augmentation des chaînes premium. Pour l'instant Lagardere et Bouygues semblent regarder davantage vers le monde de l'internet que vers celui de l'édition de programme sur le hertzien.
Quant à Orange, nouveau créateur de contenu, il semble vouloir se contenter de l'édition sur le téléphone, le câble et le satellite ! Je pense que si il y a des menaces c'est de ce coté la qu'il faut regarder !

France Télévision doit faire face à deux réformes : celle que va entraîner le retrait de la publicité et la réforme Carolis où les salariés seraient en fait regroupés au sein de France Télévision et mis au service des sociétés du groupe ? France Télévision peut-elle affronter ces deux chocs ?

Au regard de la loi, la réforme Carolis est illégale.
France Télévisions n'est pas encore une holding tête de groupe selon la loi de 2000... Elle doit se contenter d'harmoniser les activités des sociétés de programme. Par ailleurs compte tenu des droits d'alerte déposés dans 2 sociétés du groupe le Président s'expose, s'il persiste dans cette voie, à un délit d'entrave qui le conduira au pénal...
Je pense que pour le bien des 11.000 salariés du groupe ce projet devrait être retiré.
J'ai par contre la certitude que la nouvelle loi débouchera sur une situation nouvelle en terme de gouvernance du type Radio France où les chaînes auront une existence autonome mais sous le contrôle renforcé de la tête de groupe.
Si Carolis espère sauver sa tête, il ne devrait pas mettre la charrue avant les boeufs: chaque chose ne son temps !

Les preneurs de son avaient déposé un préavis de grève pour ce lundi 10 mars car leur profession est menacée par les regroupements de fonction ; est ce un combat d'arrière garde ou cette évolution est-elle inéluctable ?

A l'inverse de ce qui s'est passé ailleurs, on a tout fait à France Télévisions pour ne pas informer les gens sur les révolutions en cours.... Je ne condamnerai donc pas les preneurs de sons.
Cela dit, France 2 passe en HD au mois d'avril, le 5.1 a donc de l'avenir....
Mais a t on besoin de preneurs de sons sur les journaux que l'on destinera à la télévision portable.
Quant on est Directeur, le mot d'ordre à France Télévisions, c'est d'abord "pas de vague" avant de passer à "ça passe ou ça casse". C'est bien la preuve que nos patrons ne sont pas des patrons et que c'est l'actionnaire qui décide du moment et de l'instant alors que nous aurions du anticiper sur tous ces sujets industriels: nous ne manquons pas de polytechniciens et d'énarques...
Je pense que si des négociations globales ne sont pas ouvertes sur la modernisation de France Télévisions avec l'ensemble des catégories concernées, le seul combat des preneurs de son de France 2 est un combat d'arrière garde mais je comprends leur combat !

L'orientation vers le multi-support est elle une évolution obligée et le groupe France Télévision vous semble t-il préparé à cela ?

Oui, je pense que le multi support est une obligation incontournable et non le groupe France Télévisions n'est pas préparé à cela.
On a fait croire jusque la aux salariés que l'on pouvait faire de la télévision avec des caméras identiques à celles que nous avons utilisées pendant 20 ans avec des cassettes numériques. Le choix du SX a été criminel en terme technique mais surtout en terme de gestion du personnel.
C'est ainsi qu'on a pu externaliser la production de contenus éditoriaux à France Télévisions Interactive; ne vous occupez de rien, on s'occupe de tout ! Si les chaînes continuent à avoir une existence éditoriale autonome, il faut que l'éditorial revienne dans les chaînes.
Le multi support, c'est une nouvelle organisation du travail pour les équipes rédactionnelles: sur le web, on publie 24 heures sur 24.
Dans un monde idéal et démocratique tout cela est évidemment négocié et rien n'est imposé... mais pour un syndicaliste -même administrateur- il reste le rapport de force !