Il fallait donc prévoir longtemps à l'avance puisse que la moindre communication vers l'extérieur demandait plusieurs heures de préparation.
Je me souviens d'avoir attendu dans le hall de l'hôtel à la mi-journée quelquefois 3 heures pour obtenir Paris. Aujourd'hui, c'est incompréhensible !
Et, souvent, je "balançais" mes papiers par paquet après les avoir écrits àla chaine. Les "angles" étaient choisis avec la rédaction en chef.

C'est dire que le vrai direct était rare.

J'en ai réalisé quelques-uns, notamment pour "le téléphone sonne" -déjà émission emblématique- alors animée par Gilbert Denoyan et, surtout le soir de l'arrivée de Khomeiny après une journée où je pense, avec tous mes confrères du moment, avoir vu la plus grosse manifestation de toute l'histoire de l'humanité.
La logistique était alors très lourde et dans tout les cas de figure, je me suis toujours déplacé à Téhéran avec des techniciens dont la spécialité était justement la liaison avec les studios parisiens : c'était indispensable. L'un d'entre eux est d'ailleurs un de mes amis sur Facebook !

Mais il y avait également la concurrence.

Dans le même hôtel, le Park Hôtel -certains des papiers que j'ai retrouvés dans ma boîte à chaussures sont écrits sur son papier à en-tête : pas mal d'émotion !- se trouvaient Christian Mallard qui travaillait pour RTL et François Ponchelet qui travaillait pour Europe 1.

Le Park Hotel était alors l'hôtel des journalistes français !

Nos heures d'interventions étaient souvent les mêmes pour ne pas dire tout le temps.
Nous étions donc en pleine concurrence les uns avec les autres et même si nous avions des relations amicales, il était difficile de cohabiter dans la cabine téléphonique ! Si bien que c'était la vraie bagarre pour obtenir la ligne au moment où il fallait.... Je vous laisse deviner les manœuvres auxquelles les uns et les autres se livraient pour pouvoir obtenir la communication à l'heure souhaitée.
Enfin il se fait que pendant ces événements, du moins pendant les phases les plus chaudes, j'ai été sollicité par FR 3 par Radio-Canada et par Radio-Monte-Carlo : je ne pouvais pas alors livrer le même "produit " que celui que je destinais à France Inter et à France Culture - heureusement pour moi France Info n'existait pas encore -. Mais, sincèrement, si ce n'était pas les mêmes paroles, on retrouvait quand même la même musique !

Donc désolés pour les répétitions, j'ai préféré laisser toutes ses notes et papiers dans leur jus tels qu'ils ont été écrits à la main pendant les événements.''

Les jours d'attente

Le Shah ne partira pas demain. C'est une rumeur qui avait couru en fin d'après-midi à Téhéran : elle vient de m'être démentie de source bien informée.
L'impression qui prévaut ici, ce soir, c'est que tout est encore possible : la grève générale va continuer et les manifestations aussi.
On se demande comment il va être possible de ramener le calme après une telle éruption, une éruption aussi longue. On spécule déjà sur les chances du gouvernement civil, on envisage le recours à l'armée mais il y a tout de même plus de 100 morts par jour en Iran.
A Mashad, aujourd'hui, les manifestations ont fait plus de 60 morts. A Téhéran, sans doute plus de 10... Et on est descendu dans la rue dans d'autres villes du pays où, bien sur, comme ici, l'armée a riposté.
Aujourd'hui, la répression a été plus violente qu'hier! A Téhéran on a tiré à hauteur d'homme...

Alors, est-ce le signal d'une escalade qui conduirait le général Oveissi au pouvoir ?

Personne ce soir ne peut répondre à cette menace impalpable de coup d'état

L'impression que l'on a ici, c'est que tout est possible.

Cette manifestation d'hier à Mashad est parti d'une rumeur : on ne sait qui a annoncé le départ du Shah, plusieurs centaines de milliers de personnes sont alors descendues dans la rue à cause de ce faux bruit et ce fut ce que nous venez d'entendre: une ville à feu et à sang, des dizaines de morts des centaines de blessés. En un mot, la folie.

Un confrère photographe me racontait tout à l'heure qu'il avait vu hier un homme seul se faire tuer par des soldats au milieu d'une avenue totalement vide alors que le quartier lui-même était totalement calme: pourquoi ?
Personne ne peut répondre.
Le climat est incroyablement tendu partout : la présence de l'armée, la grève générale, l'absence totale de chauffage pour beaucoup d'habitants, les difficultés pour trouver du pain.
Je vous le répète, tout est possible partout, même à Téhéran où on a manifesté toute la journée et où il m'est impossible de faire un bilan précis.
Alors, pour le reste, le contexte politique : le gouvernement Bakhtiar on n'y croit plus beaucoup pour plusieurs raisons

  • 1- parce que la rue le rejette
  • 2- parce que l'opposition politique dont faisait partie Monsieur Chapour Bakhtiar ne le reconnaît plus comme un des siens
  • 3- parce que la nomination de ce gouvernement tarde trop.

Ce qui est sur pour l'instant, et nous vivons ici leur par heure, c'est que le Shah n'a pas quitté le pays et qu'il ne partira sans doute pas demain. Pour plus tard, personne ne sait encore si la solution se trouve en Iran avec malgré tout la menace permanente d'un coup d'état militaire.

Il y a ce matin à trois informations sures :

  • 1. le Shah a quitté la ville de Téhéran pour passer le week-end à la campagne
  • 2. le général Ovesissi est bien parti pour les États-Unis en restant le chef de l'armée de l'air
  • 3. la production de pétrole était hier de 650Â 000 barils jour: presque les besoins intérieurs du pays.

Première information : le souverain se trouve à70 km au nord de Téhéran à Djadjarout: Un village dans la montagne où il a un grand parc et où il skie l'hiver. C'est là également que le souverain iranien chasse très souvent. En ce moment, il n'y a pas de neige mais cette petite ville est pourtant la station àla mode, c'est làqu'on rencontre la haute société iranienne. Conséquence de ce week-end, le souverain ne rencontrera pas aujourd'hui Chapour Bakhtiar comme cela était prévu. La formation du nouveau gouvernement n'a pas semble-t-il avancé Plusieurs ministrables auraient même déclinés l'offre qui leur était faite.

Ce qui repousse encore l'annonce officielle du nouveau gouvernement.

Deuxième information: le départ du général Oveissi aux Etats-Unis.
Officiellement, il est parti voir sa femme malade. Officieusement, il pourrait être parti pour rencontrer Zbiniew Brezinsky afin de le convaincre que rien n'était encore joué pour le Shah et que l'expérience Bakhtiar serait un échec.
On prête ici aux Américains un avis totalement différent.
Ils croiraient en effet àla réussite de Chapour Bakhtiar et penseraient au contraire que le maintien du Shah sur le trône iranien n'est plus possible.
Il faut noter par ailleurs que les trois généraux "durs " que l'on disait hier "écartés" sont toujours à Téhéran !
Enfin, la reprise de la production pétrolière : c'est une victoire de l'ayatollah Khomeiny et de l'opposition politique. Il y avait, semble-t-il divergences à l'intérieur de l'opposition, on a donc refait l'unité 48 heures avant le nouveau mot d'ordre de grève générale, de deuil national et de manifestations prévues pour dimanche et la production a repris.

"Chapour Bakhtiar, valet sans pouvoir " : voilà comment on a accueilli à Téhéran la première intervention télévisée du futur premier ministre iranien. Depuis deux jours, l'ex numéro deux du Front National répète à tous les journalistes que c'est lui qui pose ses conditions au Shah. Ces conditions seraient au nombre de quatre.

  • 1- "départ du souverain et remplacement par un conseil de régence "
  • 2 -"dissolution de la Savak, la police secrète "
  • 3- "jugements des militaires et des civils qui ont commis des exactions "
  • 4- "contrôle total du ministère des affaires étrangères par le gouvernement civil "

Aucun de ces quatre points n'a été hier évoqué dans la déclaration télévisée du futur premier ministre, par contre, le Shah, dans une conversation avec des journalistes iraniens, a confirmé qu'il ne quitterait pas le pays.
De sources informées, un ancien ministre m'a confirmé ce soir, que les militaires avaient fait une démarche pressante auprès du souverain pour qu'il ne quitte pas le pouvoir. Il y a donc un décalage énorme entre les déclarations du palais et celle de Chapour Bakhtiar.
Pendant ce temps, la situation ne cesse de se dégrader, la grève est toujours générale et des manifestations sanglantes ont encore eu lieu aujourd'hui. L'opposition crainte un ultime sursaut du régime, un coup d'état militaire ! Et, en ce moment même, pendant le couvre-feu, on entend les chars circuler àTéhéran.

La nomination de Chapour Barkhtiar

Le film des événements d'abord. Il est un peu plus de 7 heures au palais de Niavaran. Une grande pièce meublée Louis XVI avec des glaces partout et les lustres en cristal. Le roi, amaigri, fatigué et ému d'un côté, le nouveau gouvernement de l'autre, costumes sombres, cravates...
Entre eux, Chapour Bakhtiar, mal àl'aise et qui regarde en l'air. "Je vais partir me reposer " dis le Shah "c'est àvous de remettre l'économie iranienne en marche ". Les ministres s'inclinent. Sur le perron, le nouveau premier ministre explique aux journalistes ce qu'il va faire. L'opinion doute lorsqu'elle n'est pas franchement hostile. C'est le cas de la rue qui scande au même moment "mort àBakhtiar". Alors ce matin, commence une journée importante : c'est la grève générale àla demande de l'opposition politique. Lundi celle de l'opposition religieuse qui appelle également àla grève. Une manière comme une autre de se compter pour l'opposition. On est, àla vérité, très sceptique sur les chances de succès du gouvernement de Chappour Bakhtiar. Même s'il y a un événement nouveau depuis la fin de la matinée. Le Shah a fait une déclaration radiodiffusée confirmant qu'il allait sans doute quitter le pays pour se reposer ce que le nouveau premier ministre avait annoncé quelques minutes auparavant en définissant les grandes lignes de sa politique. À la radio, le Shah a aussi déclaré qu'il respecterait la constitution et qu'il espérait la réussite du gouvernement Bakhtiar. Un point de vue qui ne semble pas partagé par les légalistes. Ni bien sûr par l'opposition. Demain on va manifester dans tout l'Iran, de petits accrochages ont eu lieu ce matin même mais pour la première fois, l'armée n'a pas tiré.

Il y avait dans le papier précédent quatre extraits sonore : une citation de Chapour Bakhtiar en Persan. Une déclaration d'un proche de la cour qui est aujourd'hui àl'Unesco àParis et le porte-parole de l'opposition Monsieur Salamatian qui est si je ne me trompe libraire au Quartier latin. Ces deux dernières déclarations étaient enregistrées en français. Il n'y a que deux sujets de conversation ce matin àTéhéran : le départ du Shah et le retour de Khomeiny. Les dates de l'un et de l'autre de ces deux événements sont toujours aussi hypothétiques. Le souverain iranien pourrait partir mardi après le vote du Parlement sur le programme du gouvernement Bakhtiar. Un vote que tout le monde bien sûr donne ici comme acquis. Le scénario du départ pourrait être le suivant : hélicoptère du palais de Niavaran àla base militaire de Mehrabad qui jouxte l'aéroport civil. Décollage du Boeing 727 personnel du souverain spécialement aménagé vers la Jordanie et d'abord, peut-être le Maroc ensuite et enfin les États-Unis, la Californie à160 km de Los Angeles où se trouve déjàla mère et une des sœurs du Shah. Pour le retour de Khomeiny, on parle de vendredi, date du 40e jour de l'Achoura et l'on prévoit déjàd'énormes manifestations pour ce jour-là . Une anecdote significative sur l'annonce du retour de l'imam des chiites : hier, il y avait pleine lune àTéhéran, tout le monde était dans la rue on voyait paraît-il nettement le portrait de l'ayatollah sur le satellite de la Terre. Signe paraît-il du retour imminent du chef chiite. Pour l'instant les manifestations viennent de reprendre vous les entendez, peut-être, juste derrière moi. Le départ du Shah Il est 10 heures 48 àParis, le Boeing 707 Impérial, bleu clair et bleu foncé, frappé aux couleurs des Pahlavi, quitte l'aéroport de Mehrabad. Un départ dans le secret, àla sauvette, sans panache. On a tout tenté du côté du palais pour écarter les journalistes du pavillon d'honneur fortement gardé par le "spécial service" iranien équipé comme les Américains d'émetteurs récepteurs individuels, par les "rangers" l'équivalent des Marines et la garde impériale, l'arme d'élite par excellence. Pour descendre de son palais, le Shah n'a même pas utilisé son hélicoptère personnel, blanc et bleu, les souverains et leurs suites sont arrivées àl'aéroport dans des hélicoptères militaires. La cérémonie àl'aéroport a été limitée àsa plus simple expression. D'habitude, lorsque le Shah quitte le pays, il est béni par un mollah qui tourne plusieurs fois autour de lui le Coran àla main. Aujourd'hui les religieux étaient absents. Deux membres de la suite ont pris le livre saint sous lequel Mohamed Reza Pahlavi et sa femme sont passés. Quelques mots aux deux seuls journalistes iraniens présents et c'est le départ : l'empereur et Farah pleurent. Ils emmènent dans leurs bagages un coffret précieux dans lequel ils ont demandé qu'on mette un peu de terre d'Iran. Un départ qui prend des allures de fuite. Hier soir, je vous le disais le couple impérial devait partir jeudi -on me l'a confirmé de source proche du palais cet après-midi-. Toute la matinée, l'empereur, comme si rien n'était, a donné ses audiences habituelles jusqu'à10 heures. Comme si, encore une fois, rien n'allait se passer. Une des dernières personnalités reçues au palais a été un professeur d'université, ancien ministre de la justice dont je sais qu'il ne se doutait de rien et puis il y avait une conférence de presse annoncée et qui ne s'est pas tenue. Alors pourquoi ce départ accéléré est quasiment secret. Mystère. Une demi-heure après ce départ précipité, c'était le délire àTéhéran.

Toute la ville est descendue dans la rue. Des centaines de milliers de personnes. On a klaxonné pendant 4 heures. Des statues de l'ancien régime ont été déboulonnées par la foule en folie. Il y avait de véritables grappes humaines sur les camions militaires. Tout le monde s'embrassait. On jetait en l'air des brassées de bonbons, de gâteaux, de fleurs. Des millions de portraits de Khomeiny sont brusquement sortis de je ne sais où pour être affichés immédiatement, sur les camions, les voitures, et sur tous les murs de la ville.

Ce soir, Chapour Bakhtiar, le premier ministre s'est adressé àla nation. Trois points sont ànoter dans son message : un: une page de l'histoire du pays est tournée deux: les religieux doivent s'abstenir de faire de la politique trois: l'armée empêchera avec rigueur toute destruction.

Voilàoù on n'en est ce soir. L'armée a été retirée de la ville de Téhéran il y a quelques heures. D'immenses manifestations sont prévues pour les jours qui viennent.

Chapour Bakhtiar est maintenant la seule autorité légale du pays. Sa marge de manoeuvre est toujours aussi étroite puisque la gloire de l'ayatollah Khomeiny se trouve encore renforcée par le départ précipité du Shah. Aujourd'hui, encore, c'est donc vers Neauphle le Château que se tournent les regards de tous les Iraniens

Du délire. Tout l'après-midi les 4 500 000 habitants de Téhéran ont fêté le départ du Shah. Tout le monde était dans la rue. On a klaxonné pendant 4 heures. Les gens jetaient des bonbons, des fleurs, des gâteaux certains montraient des billets de banque dont ils avaient retiré l'image du Shah. D'autres parcouraient les rues, un portrait de Khomeiny entre les dents : les bras levés en signe de victoire. Les manifestants ont déboulonné certaines statues de la dynastie Pahlevi, pris d'assaut les camions militaires pour embrasser les soldats, fait flamber les derniers portraits du Shah qui restaient encore dans la ville. Une ville en folie, une kermesse incroyable pour le départ temporaire ou définitif d'un souverain resté 37 ans sur son trône en Iran. L'après Shah est déjàcommencée. À peine l'avion impérial a-t-il décollé de Mehrabad que déjàles responsables politiques iraniens se préoccupent de l'avenir immédiat. D'abord ,Chapour Bakhtiar, le premier ministre, qui s'est adressé àla nation. Un message en trois points : un. une page fondamentale de l'histoire iranienne est maintenant tournée deux. les chefs religieux doivent s'abstenir de faire de la politique trois. l'armée empêchera, avec rigueur, toute destruction Ce dernier point a été repris par le commandant de la place de Téhéran. "Attention " a-t-il laissé entendre "nous ne laisserons pas l'anarchie s'installer dans la rue ". Quelques heures plus tard, l'ayatollah Taleghani, le chef religieux de la capitale, lançait lui aussi un appel au calme. Pourtant d'énormes manifestations sont prévues dans les jours qui viennent. Notamment vendredi, 40e jour de l'Achoura. Chapour Bakhtiar veut aller vite, il joue l'avenir de son gouvernement et celui de l'Iran. "C'est maintenant que les choses sérieuses vont commencer" voilàl'opinion des observateurs. La presse iranienne titre ce matin sur cinq colonnes : "un départ sans retour" avec un point d'interrogation. Est-ce la fin de la dynastie Pahlavi ? Pour Chapour Bakhtiar, pour l'armée, la réponse est non. Quant à l'opposition, elle dit clairement : "le départ du Shah est un pas important mais la révolution continue". L'objectif pour eux, c'est la république islamique. Il y a donc dans cette opposition irréductible des sources d'affrontements. Le gouvernement et l'armée ont déclaré, très sèchement, hier soir, que la fête était finie. Ils ont menacé directement les fauteurs de trouble, les grévistes. Pourtant, dans les jours qui viennent, les manifestations vont continuer dans tout l'Iran où l'on attend maintenant le retour imminent de l'ayatollah Khomeiny. La fin de l'exil de l'imam des chiites risque de bouleverser complètement les données du "problème iranien ". Il faut s'attendre àun énorme raz-de-marée qui balaiera tout sur son passage... Tout, sauf l'armée qui dans sa majorité reste fidèle au Shah. Il y a 15 ans, Mohamed Reza était déjàparti àl'étranger ! Souvenez-vous, à Bagdad d'abord et puis en Italie, c'étaient les militaires qui l'avaient remis sur le trône ! "Une page de notre histoire est désormais tournée " la phrase est de Chapour Bakhtiar. Ce matin, Téhéran se réveille avec un palais vide. Le "problème " iranien n'est pourtant pas résolu pour autant, le pays est loin d'être stabilisé puisque deux projets politiques vont continuer àse heurter : celui de Chapour Bakhtiar, de l'armée, de la "majorité silencieuse": un projet qui est celui d'une monarchie constitutionnelle de type belge ou britannique -d'après ce que l'on entend ici- et selon les termes du premier ministre une "monarchie plutôt social-démocrate". De l'autre côté, le projet Khomeiny, qui est celui de la très grande majorité du peuple des manifestants mais aussi des groupes d'extrême gauche et des syndicats politisés : la "république islamique". On voit mal ce matin comment un terrain d'entente pourrait être trouvé entre les partisans des deux formules. Pour Karim Sandjabi, le leader du Front National, qui commence àse diviser entre les durs et les modérés, la situation est révolutionnaire. Le régime est tellement malade qu'en poussant encore un peu, tout devrait s'écrouler. Cet avis est bien sûr celui de toute l'opposition. Un point de vue qui est loin d'être partagé par le pouvoir: on s'en doute ! Et les avertissements pleuvent de la part du gouvernement mais aussi de la part de l'armée. "L'agitation doit cesser. Le travail doit reprendre ". Et Chapour Bakhtiar, comme les militaires, menace d'employer des moyens énergiques. Le premier round a été gagné par l'ayatollah Khomeiny et la hiérarchie chiite, les instigateurs de la révolte populaire qui ont précipité le départ du Shah. Jusqu'où ne pas aller trop loin pour ne pas déclencher la revanche des militaires : c'est la question qui se pose ce matin aux responsables religieux. "Après moi le déluge ! " C'est ce que pensait le Shahinshah Mohamed Reza il y a encore quelques mois. Sous la pression des grèves et des manifestations incessantes qui font tressauter le pays depuis un an, le couple impérial est parti hier en emportant avec lui un peu de terre d'Iran comme s'il s'agissait d'un voyage sans retour. Alors le déluge, et bien il faut le dire tout net, la situation de l'Iran est véritablement catastrophique ! D'abord la situation économique. On se demande comment il sera possible de remettre la machine en route. La production pétrolière est stoppée et de même que les grandes industries, les finances sont àplat, les banques n'ont plus de liquidités et la grande bourgeoisie d'affaires s'est enfuie àl'étranger sans que des mesures efficaces aient été prises pour enrayer l'hémorragie des capitaux. Au plan politique, c'est toujours la confusion puisque deux projets politiques s'affrontent : la monarchie social-démocrate de Chapour Bakhtiar, le premier ministre désigné par le Shah et la république islamique de l'imam Khomeiny. Pour certains, c'est maintenant que les choses sérieuses commencent ! Comme d'habitude, il y a eu aujourd'hui de nouvelles manifestations en Iran. Rien àvoir avec l'atmosphère d'hier. La fête est véritablement finie. Dans le sud du pays, l'armée a de nouveau tiré sur les manifestants : il y aurait plusieurs morts. Autour du palais de Niavaran, on manifeste également mais ce n'est pas l'agitation de la ville basse, ce n'est pas le peuple qui crie "vive Khomeiny " ou "àmort Bakhtiar " comme on le dit de nouveau aujourd'hui. Ici, ce sont des gens aisés qui, accrochés aux grilles, viennent pleurer le départ du Shah. "Ne laissez ce palais àpersonne, défendez-le, sinon vous seriez des traîtres "dit cet homme qui est venu ici avec sa femme. Face àlui, les sentinelles de la garde impériale, majestueuse, et une vingtaine de gardes du corps du Shah, costumes sombres, pardessus noir qui restent figés comme pour une cérémonie. À l'université, il y a eu des bagarres cet après-midi. Elles opposaient des militants de gauche àdes religieux intégristes. Les seconds voulant déchirer les tracts des premiers, les drapeaux rouges et les portraits de Lénine. L'atmosphère était pesante aujourd'hui àTéhéran, les rues étaient pratiquement vides après la tempête humaine d'hier. Demain, d'énormes manifestations vont de nouveau secouer l'Iran mais, pour l'instant, le pays ne se remet pas du départ du Shah. A. Ahwaz, une ville importante du sud de l'Iran, l'armée a tiré, excédée par les slogans poussés par la foule. Certains témoignages parlent d'une tentative de soulèvement de la 92e division blindée stationnée dans la ville, démenti énergique de la part des autorités militaires, il y aurait là -bas plusieurs dizaines de morts selon des sources officieuses. C'est un passage difficile pour le premier ministre qui vient par ailleurs d'être abandonné hier par 15 députés et un de ses ministres. Ils ont cédé aux menaces de l'ayatollah Khomeiny. La grève générale continue, tous les magasins sont toujours fermés, et les files d'attente pour l'essence et le fioul domestique ne cessent de s'allonger. L'opposition est elle-même atteinte par ce pourrissement. Il y a des signes très nets d'érosion de l'unité entre religieux et politiques. Rarement Téhéran n'a été ce soir aussi triste. Personne dans les rues. La fête chiite de l'Arbaïne est déjàcommencée et dans certains quartiers de la capitale -et notamment àl'université- on a littéralement répété les slogans qui seront poussés demain par plus de 2 millions de poitrines. Cette manifestation énorme a été très fortement organisée. Le cortège partira des deux mosquées situées àl'est de la ville où prêchent deux ayatollahs considérés comme les plus politisés de la capitale. On peut s'attendre àun service d'ordre renforcé Dans la mesure où les religieux n'ont pas l'intention de se faire déborder par les mouvements d'extrême gauche et 2 millions de personnes dans la rue c'est une foule que l'on ne contrôle pas facilement.

Ce qui frappe ce soir c'est que la kermesse révolutionnaire est finie ! Maintenant le Shah est parti, le mouvement vers la république islamique a obtenu une première victoire. Les gens ont le visage sérieux de ceux qui sont certains de parvenir àleurs fins.

A venir: le retour de Khomeiny