Dans ma vie de reporter, 2 morts ont compté pour moi plus que 100.



Le premier est libanais.



C'est un confrère qui avait accepté de me guider lors de mon premier séjour à Beyrouth en 1973. Déjà la guerre civile. J'étais au Liban avec une équipe de la télévision.
Ce jour la, les combats avaient commencé de bonne heure.
Le petit déjeuner avait été vite avalé et nous avions quitté l'Hôtel Alcazar à toute allure...
Le taxi habituel nous a abandonné depuis plusieurs minutes après nous avoir fait passer par le bord de mer et la grotte aux pigeons.

Nous avancions, comme dans les films de guerre, par bonds successifs. D'une porte d’immeuble à une autre.
De temps en temps, il y avait une rafale de Kalachnikov. Mais qui ne nous semblait pas destinée. Une rafale perdue en quelque sorte. Comme si les rafales perdues étaient de mise dans une bataille comme celle-là. Bref, le danger ne nous semblait pas encore imminent : il n'y avait pas ce sifflement qui avertit que les balles ne passent pas loin. Il n'y avait pas ces bruits d'impact, aigu et un peu rauque, dont on sait qu'ils sont tout proches.
Nous en étions encore à une sorte de décor sonore d’accompagnement. Ce tamis, d'arrière-plan, étant peut-être tout simplement du à la peur.

Et puis, il nous a fallu traverser Mazraa. « La corniche » comme l'appelle le Beyrouthin d'alors.



Une sorte de boulevard circulaire avec de larges trottoirs et au milieu un terre-plein avec du gazon et de petits arbustes qui ont du mal à pousser parce qu'au Liban rare sont les piétons qui traversent dans les passages « cloutés ». Alors, gazon et arbustes souffrent de ce piétinement anarchique.

D'habitude, cette avenue est couverte de voiture. Beyrouth et ses embouteillages : une constante !
Aujourd'hui, personne: c'est le couvre-feu.
Et ceux qui roulent se comptent sur les doigts d'une main. Surtout, dans ce coin limite du quartier palestinien et d'un secteur où vivent pas mal d'Arméniens.
À gauche, à 300 m environ, sur le trottoir d'en face, il y a une caserne de l'armée libanaise.
Et à droite, caché par un pont en construction qui enjambe Mazraa, à une centaine de mètres de l'endroit où nous nous trouvons, un poste palestinien, réfugié dans un immeuble en construction.
On voit les sacs de sables qui ont été installés sans apercevoir les tireurs.
C'est là, qu'il nous faut traverser.
Dans l'instant, le bâtiment dans lequel nous nous trouvons est lui aussi tenu par les Palestiniens. Nous avons montré patte blanche, carte de presse et autre, et depuis 10 minutes nous sirotons du thé dans le hall.
Un lieu qui ressemble à une cantine, à un arsenal, à un dortoir.
Nous, nous devons aller en face. Un autre local palestinien.
Il y a 30 mètres à faire.
Sortir, traverser l'avenue. Sauter un petit muret qui jouxte le trottoir de l'autre côté. Traverser un petit parking sur lequel nous devrions déjà être à l'abri et entrer dans cette porte où l'on voit d'autres combattants palestiniens. Keffieh rouge blanc sur la tête. Curieux comme camouflage mais ici on ne craint pas la mort !
Depuis deux ou trois minutes, il n'y a plus de tir : c'est le moment de courir.
Mon guide sort.
Je ne saurai jamais son nom. Je sais seulement qu'il est journaliste. Je sais seulement qu'il travaille pour un journal arabe. Il est habillé d'un costume de tergal gris, il porte une cravate et un imperméable beige.
D'un seul bond, il franchit Mazraa. On voit qu'il a l'habitude de ce genre d’exercice.
Les deux trottoirs, la chaussée, la bordure centrale pour arriver au petit muret.
C'est à ce moment-là que se déclenche la fusillade. Une dizaine de coups seulement. Des explosions sourdes. Une arme lourde. Le corps s'effondre littéralement sur le muret.



C'est fini !

Aussitôt les palestiniens qui sont autour de nous ripostent. Ils ont identifié l'endroit d'où sont partis les tirs.
De l'autre côté de l'avenue, des fédayins, protégés par les tirs de défense, vont chercher le corps.
Je ne le reverrai plus.
On nous interdit de traverser.

C'est mon premier mort à la guerre. Subtilisé comme par inadvertance.
Chaque fois que je pars en reportage, je pense à ce journaliste libanais anonyme.
En fait, ce mort, mon premier mort a pour moi bien des vertus.
D'abord celle de rappeler que, pour un journaliste, un reportage peut ne pas se terminer...
Comme une course de voitures ou un saut en parachute. Une histoire d'amour.
Ensuite, que ce métier n'est pas un métier de spectacle, ce qui est à contre-courant de l'air du temps. Enfin, qu'il y a des événements qui ne se partagent pas, qui ne peuvent pas se partager -quand on fait de la radio ou de la télévision avec pudeur- parce que l'on ne peut pas mettre en scène des événements aussi personnels et intimes: il y a donc des limites au journalisme. Il reste des choses cachées.

Des dizaines d'années ont passé avant que je ne raconte cet épisode. L’histoire était enfermée dans un carnet que j'ai commencé à remplir en 1980..... Sept ans après les faits !

Exemplaire, parce que gratuite, sans signification sauf celle que l'on y investit de l'extérieur. Maintenant ce mort n'est plus anonyme parce que c'est mon métier de raconter et que j'ai eu l'horrible chance de le voir mourir. Certes, il a été gravé dans mon souvenir durant toutes ces années mais il revit aujourd'hui !
Pourquoi n'envoie-t-on pas des reporters raconter de la même façon les accidents du travail qui tuent des travailleurs immigrés ou ceux qui disparaissent dans nos hôpitaux aseptisés ? Parce qu'il faudrait les mettre en scène et que ça ne colle pas avec l'éthique de ce métier !
Çà sentirait le « bidonnage »... ou les caméras cachées qui fonctionneraient comme les cameras automatiques des parkings souterrains. Internet nous a déjà réservé bien des surprises.... et notamment celle de filmer la mort en face contre des livres sonnantes et trébuchantes: on a dit que c'était du voyeurisme !

Il y a des censures qui sont inscrites dans la façon de voir d'une société. Ou de la façon dont la société se voit elle-même.

La description qui précède est directement issue du grand cahier à petits carreaux que j'évoquais au début de cette description. Mais pour dire la vérité, j'ai totalement occulté cet épisode de ma mémoire.
Les écrits restent comme dit l'autre !
Et j'ai beau chercher dans ma mémoire, très intensément, à quoi pourrait ressembler ce confrère : rien n'apparaît !
Par contre, je revois parfaitement le carrefour et, à quelques mètres de la, les deux permanences palestiniennes que j'ai fréquentées à de multiples reprises mais qui, dans cette scène restituée par le carnet, sont tout à fait à leur place !
Il y a, d'un côté, le siège de l'OLP, avec ses sacs de sable et des soldats dans certains portent un casque -un détail de ma mémoire-
Et de l'autre côté, en face, le siège d'Al Hadaf, le journal du FPLP dont Bassam Abou Sharif est le rédacteur en chef.
J'entends les tirs.
Je vois même au bout de Mazraa le nid de mitrailleuse qui est à l'origine de la fusillade mais, comme je l'ai écrit dans ce cahier, ce mort est devenu, dans ma mémoire, le soldat inconnu.

L'autre mort qui compte -dans ma saga personnelle- est aussi un mort anonyme qui n'aurait jamais existé, -dont on aurait jamais connu l'existence- en dehors de la légende de son village, sans la présence d'un journaliste.

C'était au mois d'août 1979 au Kurdistan iranien.



Dès cette époque, l’Iran de Khomeiny a décidé « la guerre sainte » contre le Kurdistan.
Pendant ces instants violents, j’étais en Iran pour France Inter.
J'étais parti de Téhéran en taxi. Quelques centaines de kilomètres entre la capitale iranienne et le siège de ce qui fut déjà une sorte de bastion séparatiste avec la république de Mahabad... le Kurdistan iranien et ses éternelles velléités de recomposition régionale.
Une vieille voiture américaine bringuebalante mais un chauffeur solide comme un roc qui pouvait échanger avec moi quelques phrases d'anglais et qui pouvait passer -peut-être, si le besoin s'en faisait sentir, comme mon garde du corps.
Dans le langage d'aujourd'hui, on aurait sans doute parlé d'un fixeur... puisque fixeur, il y a !

La capitale iranienne est calme lorsque je la quitte mais au Kurdistan, nous savons que les combats sont très violents.
Vers midi, après avoir parcouru plus de 300 km, nous arrivons au premier barrage des Gardiens de la Révolution.
Un petit fort, sur la droite de la route, avec des centaines d'hommes en armes, habillés d'un jean et d'une veste kaki. En quinconce sur le goudron, deux camions militaires soviétiques qui barrent le passage. Dans le ciel, des hélicoptères qui tournent et le bruit rageur des derniers chasseurs de l'armée iranienne.



La guerre n'est donc pas loin.
Ces bruits-là ne trompent pas.
Les gardes rouges de Khomeiny ne veulent pas nous laisser passer, mon chauffeur et moi. Les tractations commencent. Comme d'habitude, il va falloir faire preuve de patience. Lorsque j'arrête d'avancer mes arguments, en anglais, le chauffeur avance les siens, en persan.
Petit à petit, minutes après minute, demi-heure après demi-heure, nous nous immisçons dans la vie du poste.
À 15 heures, nous ne serons plus des inconnus pour les gardes.
Ils nous offrent des cigarettes. Du thé. Ils nous indiquent où nous trouverons de quoi manger.
En contrebas du poste, il y a des civils.
Image d'autant plus incongrue dans le décor qu'ils sont en train de battre le blé qu'ils viennent de récolter.
Un cheval attaché à un piquet tourne inlassablement suivi par des femmes, pieds nus, qui écrasent les grains.
Pas un échange entre ces civils et les soldats.
Deux mondes juxtaposés qui affectent volontairement de s'ignorer.
Dans un champ, à quelques mètres de là, les rotations d'hélicoptères se multiplient. Des hélicoptères Cobra, camouflés à la peinture kaki qui emmènent les combattants iraniens à plusieurs kilomètres de là, à Saqqez, où depuis plus de 48 heures, les Peshmergas kurdes font obstacle à l'avance de la « révolution iranienne ».
Finalement, le chef de poste, un petit gros -plus âgé que la plupart des gamins armés jusqu'aux dents qui nous entourent- me donne l'autorisation de partir.

Arrivent alors quatre confrères. Deux photographes : de Wildenberg de l'agence Gamma -aujourd'hui guide de pêche à Belle Ile si j'en crois Google- et Paveh Golestan, le photographe iranien du Times + 2 "baveux" qui sont plutôt des « plumes », Jean Gueyras du Monde et à Alain Frachon qui est alors à l'AFP.
Il faut de nouvelles palabres pour que nous puissions partir ensemble avec nos trois voitures.
Les gardiens de la révolution avancent de nouvelles objections : « les Kurdes sont des sauvages, ils égorgent tous les prisonniers qu'ils font, nous ne pouvons pas vous autoriser à prendre de tels risques »
La discussion reprend, les cigarettes et les thés continuent à s'échanger. Finalement, vers 5 heures, nous pouvons partir. Au-dessus de nous, un des hélicoptères cobra suit notre petite caravane.



Les chauffeurs roulent lentement.



À vrai dire la présence du cobra iranien ne nous rassure guère. En clair, elle nous inquiète comme elle inquiète également nos chauffeurs qui sont des professionnels de ce genre de déplacement. Dans la montagne, il n'y a plus personne : c’est la terre abandonnée.
De nouveau, l'angoisse qui monte à la gorge. Jusqu'au premier village.
Hommes et femmes, rassemblés debout, le long des murs agitent les bras pour nous faire signe de stopper.
C'est tout le temps la même chose, partout. Dans tous les coins du monde où l'on se bat.
Nous ne nous arrêtons même pas. Nous savons tous ce qu'ils veulent nous dire. « Restez là ! » En pensant que, peut être, notre présence renforcera leur sécurité.
Quelques kilomètres plus loin, la route surplombe Saqqez.
Nous nous arrêtons.
Le jour tombe.
Au loin, on entend toujours des explosions, les rafales aigres de fusils automatiques et le grondement plus grave des armes lourdes avec la surimpression du vacarme des hélicoptères.
Nous les comptons : ils sont quatre et ils s'acharnent à la mitrailleuse sur un petit groupe d'immeubles à la périphérie de la petite ville kurde. Nous voyons très nettement les départs et les arrivées. Ici nous observons tout, comme au théâtre.



Mais il nous faut rentrer dans Saqqez avant que la nuit tombe.



Le cheminement reprend.
Les voitures se suivent.
Quand, brusquement, à quelques centaines de mètres seulement d'un bloc de béton, j'entends à quelques secondes d'intervalle deux explosions sèches et des sifflements.
Le chauffeur s'arrête.
Je descends ma glace.
Et de nouveau, les mêmes petits bruits désagréables.
C’est clair : on nous tire dessus.
Nous faisons rapidement demi-tour jusqu'à un petit bois de peupliers.
Nous serons à l'abri pour étudier la situation.

Première constatation : ce sont bien des gardiens de la révolution –et pas des kurdes- qui nous ont tiré dessus comme des lapins. Depuis l'endroit où nous sommes, il est facile de distinguer, derrière le bloc de béton d'où sont venus les coups de feu, un hélicoptère cobra qui semble en difficulté.
Deuxième constatation : la route goudronnée que nous avons suivie jusqu'à présent est la seule voie carrossable qui permette d'entrer dans Saqqez avec nos voitures américaines.
D'où cette conclusion, logique dans sa simplicité : il nous faut reprendre le chemin que nous venons de fuir en espérant qu'Allah sera du côté des cibles et non du côté des tireurs.
On ne peut pas dire que nous soyons vraiment chauds pour continuer.
Et heureusement pour nous, arrive une jeep de Peshmergas, cocktails Molotov rudimentaires à la main. Kalachnikovs sur l'épaule. Ils ont le sourire.
Ils sont complètement décontractés.
Ils se marrent même franchement en approchant.
Pour eux, la guerre fait partie de leur vie quotidienne. Et ils nous indiquent le chemin à suivre. Rien à voir avec la route que nous pensions être la bonne. Une piste qui serpente dans les vertes prairies, les champs de blé fraîchement coupé qui longe les canaux d'irrigation pour se perdre dans un bouquet de peupliers et par un chemin creux rentre dans la ville.



« Suivez-nous », disent-ils.
Trop content de servir d'escorte à des étrangers qui viennent spécialement pour raconter comment se battent les farouches guerriers kurdes.

Il y a pourtant deux os de taille dans ce plan. Nous allons vite nous en rendre compte.
Un : nos "limousines" américaines de location ne sont pas des véhicules tout-terrains.
Deux : Les hélicoptères cobra sont intrigués par cette caravane qui prend la clé des champs.
Pour éviter le second piège, les cobras, nous nous cacherons dans un nouveau bosquet de peupliers. Mais nous n'arriverons pas à transformer nos taxis. Ils vont donc purement et simplement échouer dans un véritable lac de boue.
On s'énerve, on s'échauffe, et dans ces cas-là les remèdes sont toujours pire que le mal.
Nos véhicules sont en quelques minutes définitivement fixés à la terre iranienne. On pousse, on tire, on soulève, on tempête, rien n'y fait.
Et nous sommes gratifiés de nouvelles petites décorations visuelles et sonores. Pour le visuel, de petits champignons de poussière à une dizaine de mètres des voitures, pour le sonore, des petits sifflements. Ce sont de nouvelles balles de kalachnikov qui partent à notre recherche.
Les Kurdes ont disparu. L’attente va durer 2 heures.
Les chauffeurs sont stoïques, nous aussi.
De toute façon il n'y a pas grand-chose à faire.
Wait and see !

Accroupi dans la boue, nous attendons la nuit. Elle arrive en même temps que les Peshmergas, toujours aussi souriants mais qui ont troqué leur jeep pour une rocambolesque 2cv Citroën qui finit elle aussi dans un fossé plein d'eau.
Miraculeusement, personne ne nous tire plus dessus malgré les phares de la 2cv qui clignotent par intermittence et les cris des Peshmergas qui essayent en criant de sortir les voitures de leur gangue de boue.
Nous finissons par leur faire comprendre que la bonne volonté ne suffit pas et que nous ferions mieux d'aller réfléchir au village. Ce qui est réconfortant dans ces cas-là c’est que le temps qui passe oscille entre la tragédie et la comédie. Avec un net penchant tout de même pour la bonne humeur.
D'abord parce que, nouvelle fois, grâce au hasard, personnes n’est blessé.
Ensuite, parce que les kurdes et nos chauffeurs en rajoutent. L'un d'entre eux va même transporter Jean Gueyras sur son dos pour lui éviter d'avoir les pieds mouillés en traversant un ruisseau: une situation trop inconfortable à son gré pour un journaliste français du Monde.
Je vous jure, en crachant par terre, que c’est authentique. Qui dira que, à l’époque, la presse française n'est pas respectée. Il faut dire que Abdul Rahman Ghassemlou, un des deux chefs mythiques des Kurdes –que nous espérons rencontrer dans le village- est parfaitement francophone et connait aussi bien les Champs Elysées que le Quartier Latin.
Maintenant c'est la nuit.
Trébuchant dans le noir, nous suivons nos guides.
Au-dessus de nous, la guerre continue.
Avec l'obscurité, elle est presque devenue jolie. Comme un feu d'artifice. Balles traçantes. Roquettes, arrivées et départs rougeoyants.
Nous finissons dans la maison du chef de village. Tapis somptueux  thés à volonté et gâteaux sucrés pour nous détendre. Dehors on tire toujours.
On tirera toute la nuit.
Et nous apprenons que nous sommes encerclés.
L'ambiance est extraordinaire. Toute la nuit pendant qu'on se bat dehors, nous, nous discutons de la situation politique et de la révolution des Ayatollahs. Les balles passent tellement prêts que nous nous sommes allongés sur les tapis. Aucune tête ne dépasse le niveau de la fenêtre…
Les Iraniens utilisent l'aviation : les Fantoms viennent déposer dans le ciel des fusées éclairantes et, sans arrêt, passent le mur du son en piqué, pour faire peur. La fenêtre de notre pièce est régulièrement illuminée par les fusées éclairantes qui continuent à prolonger la lumière du jour.
Sur la colline qui fait face au village, on voit distinctement les combattants des deux camps qui se font face a quelques dizaines de mètres et qui se tirent dessus allégrement.
Dans ce climat sonore, je réussis à obtenir Paris au téléphone pour passer ma sauce radiophonique.
Tout le monde s'y met dans le village pour me faciliter la tâche.
Evidemment à l’époque du téléphone portable, cette clause de style peut paraitre totalement décalée mais comme disait Jérôme Bellay : « un journaliste qui ne passe pas à l’antenne est un journaliste mort ! » Editorialement, bien sur !
Témoin et victimes avaient les mêmes intérêts
Nous sommes les témoins. Nous sommes de leur côté, les exclus.
C'est une des chances merveilleuses de ce métier que de pouvoir choisir d'être le plus souvent possible du côté des vaincus.
Au petit matin, abruti par les explosions des avions, les yeux rougis par le mandat de sommeil, le cerveau vide par la discussion, nous suivons un des médecins qui est venu se joindre à nous. Il nous emmène à la morgue.
Nous restons éberlués.
Devant nous, une dizaine de cadavres, posés par terre dans la cour. Littéralement enchâssés dans la glace avec seulement les pieds et les mains qui dépassent !
Je suis sur qu’un des morts nous regarde. Il a les yeux ouverts, énormes.
Il est jeune comme nous, comme les gardiens de la révolution contre lesquels il s'est battu, comme tous les soldats du monde qui ailleurs sur la planète font également le coup de feu.
Il n'attendait certainement pas la rafale qui l’a fauché.
Et les yeux globuleux parlent : ils demandent pourquoi ?
Et curieusement, à cet instant précis je pense à Roland Dorgelés et aux « croix de bois » que j'ai lu quand j'étais petit : malgré sa sophistication la guerre n'a pas changé !