« les temps changent... » Disait Bob Dylan, il y a 10 ans. La réflexion est toujours d'actualité dans les médias. Il avait donc vu juste le bougre.

Nous serons, à vrai dire, encore longtemps dans l'oeil du cyclone et nous continuerons de nous en étonner. Étrange époque... Les professionnels n'ont pas le temps de s'ennuyer.

Démantèlement, reprise en main, affaiblissement

McLuhan donne le premier coup de pied dans la fourmilière vers la fin des années 60. Tout le monde crie alors au génie (sans même avoir dévoré les petites phrases du maitre) : ça n'a pas de graves conséquences. L'irréversible apparaît lointain. En France du moins, il l'est. Le « paquet audiovisuel » est ficelé. L'État l'a monopolisé. Vous vous souvenez sans doute d'une société qui s'appelle alors l'ORTF. En 1974, les « ancêtres » des libéraux d'aujourd'hui font éclater cette « structure ingouvernable ». Tout en maintenant la totale tutelle de l'État. Le fantasme de l'éclatement est bien évidemment américain. Les modèles s'appelle « N.B.C.» "C.B.S.", "A.B.C. ». Trois sociétés de télévision qui appartiennent au secteur privé. Peu importe le contexte, chez nous comme outre-Atlantique, l'émulation viendra de la concurrence pense nos penseurs. Et de la concurrence découlera l'accroissement de la qualité.

D'un point de vue économiste, l'expérience française relève, objectivement, du laboratoire... : le seul Hexagone, comme terrain d'expérimentation et, en plus, dans un cadre totalement dirigiste. Que de différences avec le modèle original. En fait, on vise, à l'époque, seulement, à la rationalisation de l'outil et à son contrôle, pas à son développement. La révolution industrielle, en France, dans le domaine audiovisuel, est encore loin ! On lui tourne le dos.

On se souvient de la vague de licenciements qui frappent les journalistes (des centaines), dès la création des trois nouvelles sociétés de programmes (T.F.1, Antenne 2 et F.R.3). Il s'agit à l'évidence d'une reprise en main, d'une volonté de mise au pas de l'information. Rappelons-le pour mémoire.

Mais il y a d'autres conséquences nettement plus graves pour l'avenir de l'outil et d'abord celle-ci : la fermeture quasi totale des bureaux de correspondants à l'étranger. Décision passée pratiquement inaperçue à l'époque. On objectera que c'est voir le problème par le petit bout de la lorgnette... C'est pourtant plus significatif qu'il n'y paraît..., au moins d'un point de vue économiste, puisqu'on en ressent les conséquences encore aujourd'hui.

Avant 1974, l'ORTF exploite, sur pratiquement tous les continents, plusieurs postes de journalistes (au Brésil, au Japon, en Égypte, en Côte d'Ivoire, au Kenya, etc... : la liste n'est pas limitative). Ces postes sont d'abord partagés entre les chaînes avant d'être ensuite, rapidement, fermés, l'un après l'autre, pour raisons d'économie. De nombreuses explications sont avancées pour justifier ses décisions : le développement et la rapidité des communications aériennes, la création d'une banque d'images des télévisions publiques (les fameuses EVN de l'UER. Dont on parle de nouveaux aujourd'hui), etc...

Seuls, quelques postes, dans des secteurs géographiquement très limités, sont jugés indispensables : ceux situés en Europe et aux États-Unis. Chaque chaîne, concurrente de l'autre, maintient donc ouvert, plus pour des raisons de prestige qu'en application de critères professionnels (si l'on s'en tient aux raisons invoquées plus haut) un tout petit nombre de bureaux, à Londres, à Bonn ou à Washington, à Moscou (dans ce cas, la liste n'est pas, non plus limitative). On se rend très rapidement compte du dépérissement de la qualité des informations en provenance de l'étranger : nous perdons nos racines dans un certain nombre de pays. Seuls quelques grands reporters, et d'autres qui « couvrent » les voyages officiels de nos hommes politiques, peuvent, de temps en temps, restituer à l'antenne leur connaissance du terrain. Petit à petit, on passe du reportage aux commentaires. L'actualité dans le monde ne nous parvient plus, maintenant, dans sa grande majorité, qu'à travers le regard de télévisions étrangères, et notamment bien sûr, américaines.

Parallèlement, sur un plan encore plus technique, je pense que l'on peut dire que la télévision française des années 1970, dans le domaine de l'information, manque un autre rendez-vous : celui du passage du film à la vidéo. Juste une anecdote pour situer mon propos. En 1979, les « partisans de la ligne de l'imam" s'emparent, à Téhéran, de l'ambassade américaine et transforment en otage les diplomates qui s'y trouvent. Quelques heures plus tard, les chaînes de télévision d'outre-Atlantique envoient, par avions spéciaux, journalistes et matériels. À l'hôtel Intercontinental, chaque société occupe un étage complet (afin de recréer de vraies salles de rédaction et leurs dérivés logistiques). C'est dire la débauche de moyens. La demande d'images est immense, puisque, 24 heures sur 24, grâce au satellite et à la vidéo, toutes ces équipes jouent le jeu du direct avec les États-Unis. Jusqu'au jour, où les confrères américains sont expulsés d'Iran. Malgré ce départ forcé, la demande subsiste en Amérique du Nord : c'est évident. Qui va pouvoir mettre sur pied, le plus rapidement possible, la même « usine à images » ?

Outre l'intérêt journalistique de se substituer aux grandes chaînes américaines, il y a, commercialement, un marché à prendre. Nous, Français, nous ne pouvons pas saisir l'opportunité parce que nos équipes travaillent encore, sur place, en film (développement, tirages, montage, etc... Cela prend trop de temps). Ça ne correspond pas à l'attente des téléspectateurs américains, habitués à l'immédiateté dans cette affaire. Je crois me souvenir qu'à cette époque-là, « Antenne 2 » possédait en tout et pour tout trois caméras vidéo de reportage. Ce sont les Canadiens, dans un premier temps, et les Japonais, dans un second, qui enlèveront le « marché ».

Une des conséquences directes de cette situation est que l'on a pris l'habitude de traiter, au jour le jour, presque uniquement, l'institutionnel et le sensationnel. Cette habitude court toujours en 1987 et les plus conscients voient mal comment redresser la machine. J'ai pris l'exemple de l'étranger parce qu'il me semble le plus criant pour l'usager : il voit les mêmes images sur toutes les chaînes. Mais il est clair que le propos déborde largement ce domaine. En 1985, dans une interview à « Politique aujourd'hui », Hervé Brusini d'"Antenne 2" signale qu'il arrive que 80 % des images du journal de 20:00h soit fabriqué à l'extérieur de la rédaction. Les nécessités, je dis bien les nécessités, de l'économique et du financier dans le monde coûteux de l'audiovisuel finissent par « pervertir » notre travail de journaliste sur l'ensemble de l'actualité »...

1981: une une occasion manquée ?

10 mai 1981 ! Arrive « le changement ». Professionnellement, nous souhaitons, dans les rédactions, l'évolution de nos pratiques journalistiques et notamment en direction du terrain. Je me souviens avoir proposé dans un rendez-vous syndical avec le Directeur de l'information de Radio France, moins d'institutionnel, plus de sujets proches de la vie de nos auditeurs et une plus grande décentralisation du traitement des dossiers importants. Un besoin ressenti également par d'autres confrères dans d'autres équipes (assez minoritaire il faut le dire).
Force est de constater que les résultats n'ont pas été à la hauteur de nos espérances et surtout de celle des « consommateurs ».
Le changement s'est traduit uniquement par des substitutions de personnes, pas dans la nature de notre travail et dans notre façon de restituer l'actualité.
Les expériences vivantes dans ce domaine, je pense par exemple au « Journal d'en France » composé pour partie avec les suggestions de téléspectateurs, ont été rapidement liquidées et l'on est revenu au traditionnel.
Suivant le Service d'Observation des programmes audiovisuels, l'année 1983 (pour la tranche la plus écoutée 20:30h/22:30h) est marqué par : « une stabilisation des émissions d'information et, parallèlement, à la disparition totale de certains documentaires et magazines (7 en 1982, aucun 983), une augmentation des programmes distractifs qui voient leur nombre passé de 17 à 24 ». Bref on se rend très vite compte que les nouveaux détenteurs du pouvoir résonnent, à quelques nuances importantes près, de la même façon que leurs prédécesseurs.
Côté positif tout de même : la forte diminution des pressions et l'instauration du pluralisme, sans les vagues de licenciements dont j'ai parlé tout à l'heure, la création de la haute autorité (qui n'a jamais eu de pouvoir déontologique sur les journalistes). Pour le reste, l'idéologie dominante reste la même : trop de politique (institutionnelle mais aussi politicienne) et pas suffisamment de sujets sociaux, économiques, culturels, étrangers, etc...
Trop d'actualité et pas suffisamment d'informations...
Ceux qui sont ainsi mis en cause, ceux qui ont exercé le pouvoir, répondront qu'ils avaient tout mis en place pour que les journalistes prennent leurs responsabilités : partiellement vrai et partiellement faux.

Entre 1981 et 1986, comme auparavant, le « bon » journaliste n'est pas obligatoirement celui qui fait correctement son travail ou qui réfléchit sur le devenir de sa profession ouvraient la parenthèse ont le prof toujours très embêtant) mais plutôt celui qui laisse le maximum de temps d'antenne aux « politiques professionnels ».

Triomphe (et dangers) de « l'économique »

La plus grande avancée, qui s'ajoute donc aux progrès dont je viens de parler, s'est faite dans le domaine économique.
D'abord la création d'un secteur privé par le canal de centaine de radios et télévisions commerciales nouvelles. C'est irréversible et c'est bien. C'est l'irruption du « quaternaire » (production, traitement et diffusion de l'information).
Notons tout de suite que cette industrialisation concerne davantage le secteur dit des programmes et beaucoup moins celui de l'information.
L'exemple est connu de ces centaines de radios privées (certains continuent à dire qu'ils sont libres) qui « font de l'information » sans avoir recours à des journalistes professionnels avec le résultat qualitatif que l'on sait. La réflexion n'est pas corporatiste. Elle met le doigt sur une dérive à laquelle tous ceux qui pratiquent les médias sont attentifs.
Du ministre à l'amuseur public, en passant par les médecins, les professeurs, les avocats, les chevaliers d'industrie, il y a de plus en plus de monde pour prétendre à la « notoriété » du « quatrième pouvoir ». Sans élargir d'ailleurs le cercle des consultants : ils interviennent plus souvent mais ce sont toujours les mêmes. Les tendances à la multiplication des commentaires, des « talk-shows » déjà notés précédemment, s'accélèrent. Le nombre de reportages diminue. Le journalisme d'investigation disparaît.

On découvre (ou plutôt on fait semblant de découvrir) que l'information est un produit excessivement chèr et qui ne rapporte pas (en termes de monnaie s'entend) si gros que ça.
En fait, les marges bénéficiaires de l'industrie de l'information sont parmi les plus faibles de l'ensemble économique.
Alors qu'au contraire, comme dans tous les secteurs technologiquement avancés, les investissements indispensables, « pour voir » (comme on dit au poker), sont énormes. Tous les spécialistes le savent. Conjoncturellement, parce que la publicité chez nous peut encore se développer, le danger de l'asphyxie, en termes de financement, n'est pas immédiat. Encore que...
Petit à petit, on s'aligne de nouveau sur l'exemple américain, ou anglo-saxons, en créant de vastes empires de presse, les groupes multimédias. En jouant sur les marges respectives différentes de l'édition (qui devient de plus en plus un partenaire pour l'information), des hebdomadaires, des quotidiens, grâce aux régies publicitaires qui drainent simultanément tous les marchés, les financiers continuent à s'y retrouver.
Il y aura, toutefois, sans aucun doute, des surprises redoutables pour certains (qui n'ont pas suffisamment fait leurs comptes). On s'aligne également sur ce qui se passe outre-Atlantique en réorganisant les rédactions. La première vague de haut salaire qui vient de frapper l'audiovisuel français est, à mon sens, le premier signe avant-coureur de cette redistribution. Le « taylorisme », un des outils de la rentabilisation, peut aussi toucher le « quaternaire ».
À la télévision, ce ne sont pas les mots qui sont source de bénéfices potentiels, ce sont les images. À moins de valoriser, en en faisant des vedettes, quelques rois du commentaire qui font perdurer l'aspect « showbiz » de l'étrange lucarne (d'où l'actuel mélange des genres allègrement pratiqués entre les professionnels du spectacle et ceux de l'information).
Il faut donc rationaliser l'industrialisation des images. C'est la raison pour laquelle, aux États-Unis toujours, sur de grands reportages d'actualité, il n'est pas rare de trouver plusieurs caméramen pour un seul « baveux » (ce terme est utilisé depuis plusieurs années dans les chaînes de télévision française pour définir celui qui rédige et "parle" le commentaire d'un reportage). Il y aura donc très prochainement des reclassements redoutables (sans évoquer le spectre des licenciements).

Demain l'usager ?

C'est, volontairement, que je me suis arrêté sur ces aspects de mon métier pour évoquer « l'information de service public ». Derrière ces faits, se profile ce que les usagers vont entendre, lire et écouter de l'actualité dans les années qui viennent. Rares sont les études, sérieuses, sur les aspects économiques et autres, que je viens d'évoquer de façon empirique.
Je pense que les professionnels, eux-mêmes, sont dépassés par la rapidité des bouleversements en cours : on a tendance à jouer, un peu partout en France, aux apprentis sorciers.
Optimiste par nature, j'essaye de me convaincre que c'est la qualité qui va finir par l'emporter. Mais je n'en suis pas sûr.
La lutte d'audience effrénée entre les chaînes commerciales va déboucher, obligatoirement ou presque, sur une spécialisation de plus en plus grande de l'auditoire : le traitement de l'actualité va être obligé de suivre pour s'adapter au « client » (à moins de disparaître comme la tendance se fait jour outre-Atlantique ou sur certaines radios privées dans l'hexagone).
Reste le secteur public : personne ne dit encore dans quelles voies il pourrait s'orienter. Là encore les politiques (« gouverner c'est prévoir ») sont carants : nous sommes dans le court terme et il n'existe guère de « grands projets » dans ce domaine (hors celui de renationaliser ou pas « TF1 ») ce ne sont pas les expériences du type de « France Info », où on livre l'information un peu en vrac, qui risquent de revaloriser le « service public ». Paradoxalement, malgré l'échec de la campagne « la télé est à vous... », je pense que c'est de l'utilisateur, de l'usager, du consommateur que viendront les solutions. Ce n'est tout de même pas un hasard si les sociétés de lecteurs, type « Le Monde » ou « L'Evénement du jeudi » connaissent le succès que l'on sait et qu'à la rentrée, un nouvel hebdomadaire « Politis, le citoyen » va se créer suivant la même formule.

« Les temps changent... »

Novembre 1987