Enfin !

Ainsi donc, si l'on en croit les déclarations lues dans la presse ces jours-ci, France Télévisions serait sur la voie de la modernité. Curieusement, la plupart des commentateurs ont mis l'accent sur les soi-disant licenciements qui seraient prévus dans l'audiovisuel public. Je ne suis pas sûr du tout que ce soit ce qu'il faille mettre en avant dans les decisions de Rémi Pflimlin annoncées au comité central d'entreprise de France Télévisions.

Je suis même convaincu du contraire.

Et je note que ceux qui mettent en avant les risques de mobilisation sociale sont les journaux, les hebdos, qui, de plus en plus, font appel au multimédia en publiant sur leurs sites Internet respectif du son et de la vidéo. En quelque sorte, des rivaux de la future France télévisions qui elle aussi, publiera de plus en plus de textes et d'images sans parler du son. Je rappelle d'ailleurs à ceux qui l'ignore que si les télévisions publiques allemandes ne se sont pas lancées dans l'aventure de l'Internet avec de l'argent public c'est à cause de l'opposition de la presse d'outre-Rhin qui n'a pas voulu partager le gâteau de "l'écrit". De la même façon, le financement des sites Internet de la BBC est assuré par des sources autonomes de la redevance. J'ai toujours pensé -et je m'en suis souvent ouvert au conseil d'administration et au comité d'audit- que la partie Internet de France télévisions était largement sous-estimée en matière de revenus publicitaires potentiels: c'est donc le moment de prouver que j'avais raison ! et il y a de fortes chances que la presse écrite hexagonale suive l'exemple de la presse allemande pour s'opposer au renforcement du groupe publique sur l'Internet. Au nom de la distorsion de concurrence.

L'entrée de la télévision publique dans l'ère du numérique va donc dicter un comportement économique de l'ensemble du secteur tout à fait différent de ce qu'il est aujourd'hui.

Mais la "fusion" des trois rédactions de France 2, de France 3 et celle de la rédaction de France Télévisions Interactive est une véritable bombe sur le plan industriel dans le domaine des médias. C'est tout à fait, tout à fait positif !

Voila pourquoi, cette nouvelle n'est pas, loin de la, une information purement sociale. Certes, elle l'est, in fine, parce que les syndicats s'en sont emparé pour en faire une machine de guerre pour la défense de leurs avantages acquis. Et qu'ils vont sans doute tout faire pour s'opposer à ce bouleversement fondamental de leurs habitudes de travail. Mais personne ne peut affirmer aujourd'hui que cette véritable révolution se traduira par des licenciements. À titre personnel, et si les choses sont bien faites, je pense que cette décision induira au contraire des créations d'emploi. Pourquoi ? Eh bien tout simplement parce que il va y avoir une diversification des produits d'information du service public. Tout ne pourra sans doute pas rester gratuit. La multiplication des écrans, de toutes tailles, implique comme l'ont déjà compris les Japonais et les Coréens des produits d'informations adaptés. On ne fait pas la même télévision sur un écran HD de salon -aux dimensions qui commencent à être imposantes- et sur une tablette ou sur écran de téléphone. Et je ne parle ici que de la télévision linéaire, la télévision de flux ! Mais il y a aussi la télévision de stock, la télévision de dossiers comme le fait si bien la BBC sur son site Internet. La télévision internet qui est -ou qui peut etre- une sorte d'encyclopédie de l'image et que l'on consulte comme on consulte un dictionnaire ou une encyclopédie justement. Voilà donc la preuve en quelques lignes que ceux qui hurlent déjà à la banalisation de l'information et à son instrumentalisation non pas suffisamment étudié le dossier ! Enthousiaste, j'irais jusqu'à dire que c'est une des dernières chances que la télévision publique a de se transformer, de nouveau, en un véritable "service public" ce qu'elle a oublié depuis de très très longues années.

Voilà qui peut effectivement faire de l'ombre à la presse écrite hexagonale elle-même engluée dans un conformiste incroyable.

Je peux dire, sans me vanter exagérément, que je réclame une partie de la paternité de cette décision. Je ne veux pas faire de cette importante information une affaire personnelle. Mais je suis, véritablement, en droit de le faire. Cela fait plus de 10 ans, que je réclame ce qui vient d'être décidé. Cela m'a coûté cher -très cher- non seulement sur le plan financier où l'on m'a très sévèrement sanctionné mais je reste encore persuadé que mon départ anticipé du conseil d'administration a été la conséquence de ce que je dis depuis le début de mon mandat -2000- sur le passage de France Télévisions à l'ère du numérique. J'en resterai là.

Ce que personne n'indique c'est que la décision de Rémi Pflimlin sanctionne en vérité un véritable accident industriel. Le choix de cette dernière semaine, dont on ne peut encore une fois que se féliciter, montre à l'évidence le retard pris par cette entreprise publique sur des sociétés de même nature et de même importance en Grande-Bretagne ou au Canada pour ne citer que les exemples équivalents. Je suis totalement certain que Rémi Pflimlin a dû se prendre un grand nombre de coups de pied dans le cul pour se résoudre à mettre en route le plan qui a été présenté au comité d'entreprise de France Télévision ces jours derniers. Le Président actuel de France télévisions était le directeur général de France 3 à l'époque où je sévissais au conseil d'administration : je sais donc de quoi je parle ! Quant à voir Hervé Brusini en grand maître de l'opération, je rigole ! Il était mon patron lorsque j'ai traversé les années de placard qui sanctionnaient mes idées sur l'information et le numérique ! Mais comme dit l'autre, il n'y a que les cons qui ne changent pas d'avis.

Je suppose, pour avoir vécu ces centres de décision de l'intérieur, que le conseil d'administration n'est pas ignorant de ce virage stratégique. C'est formidable parce que ça n'a pas toujours été le cas. Il faut rappeler ici la glaciation des représentants de l'État, actionnaire unique de France télévisions dans les bouleversements successifs de ce secteur. Je parle ici des Jean-Pierre Jouyet, Bruno Bezard et autres Kessler qui n'ont pas brillé par leurs propositions ou même seulement par d'eventuelles questions pendant les 10 dernières années pour faire comprendre aux présidents Tessier et de Carolis que l'immobilisme n'était pas dans le domaine de l'audiovisuel la meilleure des stratégies. Et je ne parle pas des députés et sénateurs de tous bords -socialistes ou UMP-dont la seule ambition est de ne pas déplaire aux téléspectateurs, en surfant sur les groupes de pressions, sans faire de vague: quelle ambition !

Bref, c'est un énorme chantier qui s'ouvre la. Et je suis totalement certain que cette révolution dans le domaine de l'information va également avoir des conséquences sur ce qu'on appelle les programmes. Une réflexion qui aurait déjà dû être ouverte avec l'arrivée des téléphones sur petits écrans: peut-on diffuser du cinéma, peut-on diffuser des "documentaire de création", sur ces écrans minuscules ? Quelle est la place de ces programmes "haut de gamme" dans la télévision de flux ? Dans la télévision de stock ? Sur les sites Internet ? comment va se répartir le financement entre ce qui sera "tous écrans" est ce qui sera -par obligation- un produit plus élitiste ? Toutes ces questions ne peuvent pas être traitées dans l'éternel face-à-face entre "professionnels" ! C'est un débat national parce qu'il permet aux telespectateurs/internautes/phoneastes de se réapproprier la "culture" et "l'éducation" dans le monde de la télévision puisque ces diffusions multiples n'obligent plus à la diffusion en prime time sur une seule et grande "chaîne" pour parvenir jusqu'à leur cible.